Amundsen, navigateur méthodique
Contrairement à Shackleton, Roald Amundsen n'a pas fait de l'improvisation dans la tempête un style. Son apport à la navigation polaire est d'un autre ordre : la méthode. Rien de spectaculaire, presque rien de cinématographique, mais des résultats.
La Gjøa, ou l'art du petit bateau
En 1903, Amundsen a 31 ans et une idée fixe : franchir le passage du Nord-Ouest. Avant lui, une trentaine d'expéditions ont tenté de forcer cette route maritime arctique qui relie l'Atlantique au Pacifique en longeant le nord du Canada. Franklin y a perdu ses deux navires et ses 128 hommes en 1845, sans qu'on retrouve plus que quelques ossements. Tous les suivants ont échoué. La doxa de l'époque impose d'y aller avec un gros navire, coque renforcée, équipage nombreux. Amundsen fait l'inverse.
Il achète un vieux cotre de pêche norvégien de 1872, la Gjøa. Longueur : 21 mètres, tirant d'eau faible, 47 tonneaux de jauge, un moteur auxiliaire modeste de 13 chevaux. Équipage : six hommes, lui inclus. Le raisonnement est simple et très éloigné des usages britanniques : un petit bateau peut passer là où un gros s'immobilise, parce qu'il trouve les chenaux d'eau libre dans la banquise, les baies peu profondes, les passages intérieurs. Et six hommes consomment moins de vivres que quarante.
Deux hivernages volontaires
La Gjøa quitte Oslo en juin 1903. Amundsen ne cherche pas la performance, il cherche l'aboutissement. Il hiverne volontairement deux fois dans une petite baie qu'il baptise Gjøa Haven, sur la côte sud de l'île du Roi-Guillaume. Au lieu de tourner en rond en attendant le dégel, il étudie le champ magnétique local, l'un des deux objectifs secondaires de l'expédition. Il vit surtout auprès des Netsilik, les Inuits de la région, et apprend d'eux tout ce que l'Europe n'avait pas jugé utile de savoir : la taille correcte des chiens d'attelage, le montage des mukluks en peau de caribou, la cuisine à la graisse de phoque, l'iglou comme bivouac.
Cette attention ethnographique n'est pas qu'affaire de curiosité. Elle sera reprise comme outil opérationnel quelques années plus tard, jusqu'au pôle Sud. Amundsen est le premier Occidental à comprendre que les peuples arctiques possèdent, après des siècles d'affinage, les meilleures technologies existantes pour ces latitudes.
Troisième été : la Gjøa force les derniers chenaux à l'été 1906, touche Nome en Alaska le 31 août. Le passage est ouvert. Il aura fallu trois ans à un cotre de 21 mètres pour réussir ce qu'un demi-siècle de bâtiments britanniques avait manqué.
Le Fram et le pôle Sud
Le pôle Nord était l'obsession suivante. Amundsen avait prévu une dérive transpolaire à bord du Fram, le trois-mâts à coque arrondie conçu par Colin Archer pour Fridtjof Nansen. Mais en 1909, Peary annonce avoir atteint le pôle Nord. Amundsen change d'objectif sans le dire à son équipage. Il part vers le sud.
Le Fram quitte la Norvège en août 1910, touche la baie des Baleines en janvier 1911. Le camp Framheim est établi sur la barrière de Ross, plus près du pôle Sud que la base de Scott à Cape Evans. Pendant que Scott applique son plan à base de poneys mandchous et de motos à chenilles, Amundsen utilise ce qu'il a appris dans l'Arctique : 52 chiens groenlandais, une seule équipe de traîneaux, des rations de pemmican calculées au gramme près, et personne qui traîne à pied.
Départ vers le pôle le 19 octobre 1911, cinq hommes, quatre traîneaux, 52 chiens au départ. Arrivée au pôle Sud le 14 décembre 1911. Ils y plantent le drapeau norvégien, laissent une lettre à Scott, et repartent. Retour à Framheim le 25 janvier 1912, en 99 jours aller-retour. Les cinq hommes sont tous vivants, et même plutôt en meilleure forme qu'à l'aller. Scott atteindra le pôle 34 jours plus tard, le 17 janvier 1912 ; son équipe périra au retour.
La méthode Amundsen
Ce qui vaut la peine d'être retenu, pour qui prépare une navigation en haute latitude, tient en quelques principes simples.
- Petit bateau, peu d'équipage. Meilleur rendement vivres/équipage, agilité dans la glace, moins d'inertie dans la décision.
- L'hivernage comme outil, pas comme défaite. Quand la glace impose l'arrêt, on arrête, on apprend le milieu, on repart mieux équipé.
- Apprendre des peuples qui vivent sur place. Les solutions polaires existent déjà, elles ont été testées pendant mille ans.
- Marge vivres supérieure à la prévision. Amundsen partait avec au moins 30 % de rations en plus du plan.
- Redondance des instruments. Sur la Gjøa, il y avait trois chronomètres et deux sextants pour deux officiers.
- Pas de pari sur la force. Personne ne tire de traîneau à la place des chiens. Les humains se consacrent à la navigation, à la cuisine, à la réparation.
Fiche bateaux
- Gjøa
- Cotre norvégien 1872, 21 m, 47 tonneaux, moteur 13 ch, 6 hommes
- Fram
- Trois-mâts à coque arrondie, 39 m, 402 tonneaux, construit par Colin Archer, prévu pour la dérive polaire
- Passage du NO
- 1903-1906, Oslo → Nome, avec deux hivernages à Gjøa Haven
- Pôle Sud
- 14 décembre 1911, 5 hommes, 52 chiens, 99 jours aller-retour depuis Framheim
Amundsen est mort en mer d'Arctique en 1928, dans un avion parti secourir une autre expédition, celle de Nobile. Son nom reste associé à la première fois, la seule fois, où un être humain arrive méthodiquement à un pôle, écrit "nous y sommes", et rentre comme prévu.
Sources
- Roald Amundsen, The North West Passage, 1908.
- Roald Amundsen, The South Pole, 1912.
- Roland Huntford, Scott and Amundsen, 1979.