Les circumnavigations antarctiques, vue d'ensemble
La circumnavigation antarctique est une famille de navigations très peu peuplée. Quand on gratte un peu, on s'aperçoit qu'il existe plusieurs formats, que les chiffres varient selon les règles retenues, et que le public confond souvent cette famille avec le Vendée Globe, qui est tout autre chose. Ce texte essaie de ranger les idées.
Qu'est-ce qu'une circumnavigation antarctique
Au sens strict, c'est une navigation qui boucle la Terre autour du continent antarctique, à une latitude suffisamment sud pour qu'aucune côte habitée, aucune île majeure (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Amérique du Sud), ne soit traversée. En pratique, cela implique de rester sous le 45°S. En réalité, les définitions de records retiennent deux seuils : le 45°S et le 60°S.
Les trois formats reconnus
Sous le 45°S
Le seuil le plus permissif. La route passe encore par les Quarantièmes rugissants, c'est une navigation dure, mais les vents sont généralement portants et les escales physiquement accessibles en urgence (île des Kerguelen, île de Macquarie, îles Crozet, îles du Prince Édouard). Records connus :
- Équipage avec escale autorisée : plusieurs tentatives, pas un format très disputé.
- Solo non-stop sans assistance : 102 jours par Fedor Konyukhov en 2008, puis 92 j 18 h par Lisa Blair en 2022, qui détient le record actuel et qui est la seule femme à l'avoir réussi.
Sous le 60°S
Le seuil géographiquement propre : en dessous du 60e parallèle sud, plus aucune île habitée, plus aucun refuge. Le voilier s'engage sur une route où tout ce qui casse doit être réparé à bord. La mer y est plus froide, la densité d'icebergs plus élevée, le couloir utile plus étroit.
- Équipage : Katharsis II (Mariusz Koper), 72 j 5 h 33 min en 2017-2018 depuis Cape Town, Oyster 72 avec 9 équipiers. Seule navigation validée à ce jour sur la boucle sub-60°S, authentifiée par le WSSRC et enregistrée au Guinness (réf. 527119).
- Solo : jamais tenté à ma connaissance. La combinaison solitaire + sub-60°S reste un objet ouvert.
- Duo : Odyssey of AION, tentative annoncée pour 2026 sur un Strongall 47 pieds aluminium, départ de Marseille. Format à deux marins sub-60°S, non tenté jusqu'ici.
Variantes officieuses
Certains récits font état de « circumnavigations antarctiques » qui passent par les ports australs (Ushuaia, Hobart, Cape Town) avec des hivernages intermédiaires. Ce sont des expéditions polaires et pas des tentatives de boucle non-stop. Elles sont rares aussi, et rarement présentées comme des records.
Pourquoi ce genre est rare
La combinaison des contraintes explique qu'il n'y ait, en tout et pour tout, qu'une poignée de bateaux à s'être sérieusement engagés dans cette famille :
- Pas de public captif. Contrairement au Vendée Globe, qui bénéficie d'un écosystème de sponsors, de médias et de ports de départ, une circumnavigation antarctique est une affaire privée. Le financement est plus difficile, donc les voiliers sont moins nombreux.
- Pas de règles unifiées. Il n'existe pas une course internationale qui fédère ces navigations. Chaque tentative négocie elle-même son homologation auprès du WSSRC, et les catégories (sub-45, sub-60, solo, équipage) restent en construction.
- Préparation technique spécifique. Un voilier IMOCA ne passe pas sous le 60°S : trop rapide, trop fragile face aux growlers, trop dépendant de l'électronique. Un voilier capable de tenir sub-60 ressemble à un voilier d'expédition (aluminium, dériveur, équipement redondant), ce qui l'éloigne des jauges de course.
- Fenêtre courte. L'océan Austral n'est vraiment praticable que pendant l'été austral, en gros de décembre à mars. La fenêtre de départ est étroite, la pression sur l'arrivée aussi.
- Latence entre tentative et validation. L'homologation des records, par le WSSRC puis par le Guinness, prend des mois. Les voiliers repartent rarement l'année suivante.
Les contours physiques de l'océan Austral
Les quelques faits de base, souvent mal connus du public, qui expliquent la difficulté :
- Il n'y a aucune terre émergée entre le 60e et le 63e sud sur 360° de longitude, hors péninsule antarctique. Une escale est physiquement impossible pour qui maintient le 60e.
- Le Courant circumpolaire antarctique fait le tour du globe sans obstacle continental. Il transporte environ 150 millions de mètres cubes d'eau par seconde, c'est le plus gros courant océanique de la planète.
- Les dépressions australes se succèdent sans répit, avec un rythme moyen de trois à cinq jours, et elles sont plus intenses que leurs homologues atlantiques.
- La température de l'eau oscille entre −1 °C et 3 °C sur la plupart de la boucle. La température de l'air ressentie, avec le vent apparent, peut descendre à −15 °C au 60e en été austral.
- La glace : icebergs tabulaires détectables sur radar, growlers qui se rechargent tout seuls avec la température et deviennent invisibles au-dessus de la ligne de flottaison. Le voilier vole à vue humaine sur ce point.
Ce qu'on peut espérer pour les années à venir
Quelques tentatives sont en préparation ou en cours. La plus documentée à ce jour est l'Odyssey of AION, un projet français qui vise une boucle sub-60°S à deux marins au départ de Marseille en août 2026, après un solo transatlantique. D'autres projets circulent dans les milieux hauturiers, solo sub-60, équipage plus réduit que Katharsis, ou variantes de trajets. Aucun n'a la visibilité d'un Vendée Globe. Le genre reste confidentiel, ce qui n'est pas forcément un mal.
Sources
- World Sailing Speed Record Council, catalogue des records antarctiques.
- Guinness World Records, catégorie « circumnavigation of Antarctica ».
- Rapport SCAR sur l'océanographie du Courant circumpolaire antarctique.