Exploration polaire · 1903-1910

Jean-Baptiste Charcot, le Français et le Pourquoi-Pas?

La France possède peu d'explorateurs polaires canoniques. Jean-Baptiste Charcot en est un, et il tient seul presque toute la colonne. Médecin, fils de médecin, il a utilisé sa fortune personnelle et un long apprentissage de la voile pour monter deux expéditions en Antarctique au début du vingtième siècle. Les deux ont rapporté plus de résultats scientifiques que les équivalents britanniques de la même époque, et elles sont largement oubliées.

Port Charcot, île Booth, péninsule antarctique
Port Charcot, île Booth, péninsule antarctique ouest. Site d'hivernage du Français en 1904. Photographie personnelle de l'auteur.

Le fils, la mer, le choix

Jean-Baptiste Charcot naît en 1867 à Neuilly. Son père est Jean-Martin Charcot, neurologue fondateur de l'école de la Salpêtrière. Il suit la voie médicale, soutient sa thèse en 1894, devient chef de clinique, hérite à la mort de son père d'une fortune importante. Et puis, à 35 ans, il décide de cesser d'exercer et de partir en mer. Le milieu médical parisien le prend pour un excentrique. Le milieu maritime français, très peu équipé pour l'exploration polaire à l'époque, ne sait pas où le ranger non plus.

Il apprend sérieusement, à bord de ses propres bateaux successifs, baptisés tous Pourquoi-Pas? I à III, tour à tour canot à voile, yacht de croisière, enfin trois-mâts goélette. Il fait l'Arctique, les Féroé, Jan Mayen. Il accumule de la mille dans les mers froides et des relations à la Société de Géographie. En 1903, il est prêt pour descendre au sud.

Le Français, 1903-1905

Le bateau est conçu pour la mission, construit au chantier Gautier à Saint-Malo en 1903. Trois-mâts goélette à coque bois, 45 mètres, 245 tonneaux, machine auxiliaire à vapeur de 125 chevaux. Coque doublée en greenheart, étrave renforcée. Équipage : 22 hommes, Charcot compris. Financement : souscription nationale, subvention de l'État, fortune personnelle de Charcot.

Départ du Havre le 15 août 1903. L'objectif affiché est une exploration cartographique et scientifique de la côte occidentale de la péninsule antarctique, zone alors quasiment vierge sur les cartes. Le Français descend jusqu'à Punta Arenas, puis met le cap au sud.

Paysage côtier de la péninsule antarctique
Côte ouest de la péninsule antarctique, au voisinage du site d'hivernage de Charcot. Photographie personnelle de l'auteur.

L'hivernage à Port Charcot

Entre février 1904 et novembre 1904, le Français hiverne dans une petite baie de l'île Booth, côté nord-ouest de la péninsule. Charcot baptise le site Port Charcot, en l'honneur de son père. C'est un choix tactique : la baie est suffisamment abritée des vents dominants d'ouest, l'eau est assez profonde pour que le voilier tienne à l'ancre hors de portée de la glace dérivante, et la terre autour permet des expéditions pédestres vers l'intérieur.

L'équipage passe l'hiver austral à faire de la science. Relevés météo quotidiens, observations magnétiques, mesures du niveau de la mer, collectes biologiques (faune marine, phoques, manchots), cartographie locale. L'expédition rapportera quelque 75 boîtes de spécimens et plusieurs milliers de pages de notes. Aucune perte de vie.

Le printemps 1904 est consacré à l'exploration de la côte plus au sud. Charcot et son officier en second, Albert Gourdon, lèvent la première carte détaillée de la zone entre 65°S et 67°S ouest. Plusieurs îles, baies et caps sont baptisés : île Adélaïde, côte Loubet, anse Matha. Les noms sont choisis pour honorer la République et la famille de l'expédition.

Cairn et vestiges de l'hivernage sur l'île Booth
Sur l'île Booth, les structures construites par l'équipage du Français en 1904 sont toujours visibles. Le site est classé Historic Site n°28 au titre du Traité sur l'Antarctique. Photographie personnelle de l'auteur.

Le retour difficile

Le Français reprend la mer en novembre 1904 et poursuit vers le sud-ouest. En janvier 1905, il heurte un rocher non cartographié dans l'archipel des Biscoë et endommage sérieusement sa quille. La pompe principale tombe en panne. L'équipage écope à la main pendant vingt jours, en continu, pour gagner Buenos Aires. Le voilier arrive en très mauvais état. Il sera revendu à la marine argentine, qui ne le réparera pas et le mettra au mouillage jusqu'à sa destruction finale.

Le bilan scientifique est pourtant considérable. La Société de Géographie accueille Charcot en héros au retour. Plusieurs ouvrages sont publiés. L'Académie des sciences récupère les carnets. Le rapport officiel de l'expédition, une fois mis en forme, occupe plusieurs volumes.

Le Pourquoi-Pas? IV, 1908-1910

Charcot remet le couvert trois ans plus tard avec un bateau spécialement conçu pour le polaire. Le Pourquoi-Pas? IV est un trois-mâts barque de 40 mètres, coque chêne renforcée, 800 tonneaux, machine à vapeur de 550 chevaux, avec un laboratoire scientifique à bord. Équipage : 31 hommes.

L'expédition part du Havre en août 1908. Cette fois, Charcot pousse plus au sud, cartographie l'île Alexandre Ier de façon beaucoup plus complète, et passe l'hiver austral 1909 sur l'île Petermann, plus au sud que Port Charcot. Retour en juin 1910. Les résultats scientifiques occuperont vingt-huit volumes publiés entre 1910 et 1921.

L'après-Antarctique

Charcot ne redescendra pas au sud. Le Pourquoi-Pas? poursuivra une carrière arctique, basé à Saint-Servan, employé principalement au Groenland et à la mer de Barents. Charcot a plus de 60 ans, il continue de commander ses expéditions personnellement.

Le 16 septembre 1936, au retour d'une campagne au Groenland, le Pourquoi-Pas? est pris dans un ouragan au large de l'Islande, jeté à la côte sur des récifs près de Reykjavik. Le navire est détruit en quelques heures. Sur les 40 hommes à bord, un seul survit : le maître d'équipage Gonidec. Charcot est mort à 68 ans, sur son bateau, en mer, comme il s'y attendait.

Fiche synthèse

Dates
1867 – 16 septembre 1936
Formation
Médecin (Salpêtrière), fils de Jean-Martin Charcot
Français
Trois-mâts goélette bois, 45 m, 245 tonneaux, 1903-1905, 22 hommes
Port Charcot
Île Booth, péninsule antarctique, hivernage fév-nov 1904
Pourquoi-Pas? IV
Trois-mâts barque, 40 m, 800 tonneaux, 1908-1910, 31 hommes
Seconde expédition
Hivernage 1909 sur l'île Petermann, plus au sud
Résultats
28 volumes scientifiques, cartographie étendue, premier français en Antarctique
Classement
Port Charcot classé Historic Site n°28 (Traité sur l'Antarctique)

Pourquoi ça reste pertinent

Charcot est rarement cité dans les récits français d'exploration parce que la mythologie nationale a préféré les figures militaires (Dumont d'Urville) ou littéraires (Lamartine en mer). Il a pourtant produit un modèle d'expédition qui reste lisible aujourd'hui : un petit équipage, un bateau spécifiquement construit, une méthode scientifique solide, un retour en un seul morceau. C'est à peu près tout ce que les expéditions polaires modernes essaient encore de reproduire.

Pour qui s'intéresse à la péninsule antarctique, les sites Charcot restent des références. Port Charcot lui-même est aujourd'hui une étape courante des croisières d'expédition qui descendent de Ushuaia. Les vestiges de l'hivernage sont toujours là, classés, discrets, un peu délavés.

Sources

  • Jean-Baptiste Charcot, Le Français au Pôle Sud, 1906.
  • Jean-Baptiste Charcot, Le Pourquoi-Pas? dans l'Antarctique, 1911.
  • Serge Kahn, Jean-Baptiste Charcot, explorateur des mers, navigateur des pôles, Glénat, 2006.
  • Archives de la Société de Géographie, fonds Charcot.
  • Antarctic Treaty, Historic Sites and Monuments, HSM 28 (Port Charcot cairn and plaque).