Exploration polaire · 1914-1916

Shackleton, l'Endurance et la James Caird

Il existe peu de navigations qui cochent à la fois l'exploration, le drame et la marine à voile pure. L'Expédition Trans-Antarctique Impériale menée par Ernest Shackleton en fait partie. Son bateau est perdu très tôt. L'exploit, finalement, ne sera pas celui qu'on avait prévu.

L'Endurance prise dans les glaces, photo Frank Hurley 1915
L'Endurance prise dans la banquise, photographiée par Frank Hurley, hiver austral 1915. Photographie du domaine public.

Un bateau choisi pour forcer les glaces

L'Endurance est un trois-mâts barque norvégien de 44 mètres, lancé en 1912 sous le nom de Polaris. Coque en chêne et en vert de Greenheart, un bois tropical assez dur pour résister au frottement sur la glace, étrave renforcée par plusieurs couches de planches croisées. Une auxiliaire à vapeur de 350 chevaux. Le bateau a été construit pour convoyer des touristes fortunés à la chasse à l'ours polaire au Svalbard. Shackleton le rachète en 1914 pour mener son expédition : traverser le continent antarctique d'une mer à l'autre, de la mer de Weddell à la mer de Ross, via le pôle Sud.

Départ de Plymouth en août 1914, quelques jours après la déclaration de guerre. Shackleton a proposé de renoncer au profit de l'effort national, l'Amirauté lui a répondu de partir. L'Endurance met le cap au sud, passe par Buenos Aires et la Géorgie du Sud, puis entre dans la mer de Weddell en décembre.

La glace décide

La mer de Weddell est une mer fermée sur trois côtés, où les courants accumulent la banquise en tourbillon lent. L'Endurance s'y trouve piégée le 19 janvier 1915, à quelque 80 milles seulement de sa destination prévue. Le voilier ne peut plus avancer, mais ne peut pas non plus reculer. Il va dériver avec la banquise pendant dix mois.

Les 28 hommes s'installent à bord pour l'hiver austral. Frank Hurley, photographe de l'expédition, documente le quotidien : les chiens, les parties de football sur la glace, les aurores. En octobre 1915, la pression se resserre, la coque craque, l'eau monte. Shackleton donne l'ordre d'évacuer sur la banquise. L'Endurance sombre le 21 novembre 1915. Il reste vingt-huit hommes, trois canots de sauvetage, une cargaison de vivres, et aucune certitude sur la suite.

Le choix tactique

Le plan initial d'atteindre la terre en marchant sur la banquise est abandonné après deux tentatives épuisantes : la glace est trop fracturée pour tirer les canots, les crêtes de pression ruinent les traîneaux. Shackleton décide d'attendre que la dérive les rapproche d'une terre, puis de mettre les canots à l'eau au dernier moment. Les hommes campent sur des glaçons à la dérive pendant plus de cinq mois, d'abord à Ocean Camp, ensuite à Patience Camp.

En avril 1916, la banquise se désagrège. Les trois canots sont mis à l'eau dans une mer dégagée mais chaotique. Sept jours d'une navigation brutale, coincés entre houle, growlers et orques, les mènent à Elephant Island, un caillou inhospitalier de quelques kilomètres carrés au nord de la péninsule antarctique. Les hommes sont à bout. Un des canots est retourné sur le rivage pour servir d'abri. Mais Elephant Island est hors de toute route maritime. Personne ne viendra les chercher.

La James Caird

Shackleton prend la décision qui fera sa légende. Avec cinq compagnons, il va partir chercher du secours à la voile. Le canot retenu, la James Caird, mesure 6,85 mètres. C'est un canot de sauvetage de baleinier, pas un voilier de haute mer. Le charpentier Harry McNish le modifie en quelques jours : il ajoute un pont de fortune en bois et en toile, un mât, un petit gréement. Il calfate avec de la peinture et du sang de phoque.

Cap sur la Géorgie du Sud, à 1 300 kilomètres à l'est, à travers la mer la plus hostile du globe. Pas de compas fiable sous ces latitudes, navigation au sextant dans un bateau qui tangue à tribord tout le temps, sextant mouillé en permanence. Le navigateur, Frank Worsley, réussit à faire quatre points astronomiques en seize jours, et chaque point est à peu près bon. C'est sans doute la plus remarquable navigation en canot ouvert jamais documentée.

Le 10 mai 1916, après seize jours de mer, la James Caird touche terre sur la côte sud-ouest de la Géorgie du Sud. Problème : les comptoirs baleiniers sont tous sur la côte nord. Avec deux hommes, Shackleton traverse l'île à pied en trente-six heures, sans matériel, en ligne droite, sur un massif qui ne sera formellement topographié qu'en 1955. Ils arrivent à la station baleinière de Stromness.

Tous vivants

Il faudra quatre tentatives depuis Punta Arenas, et finalement un remorqueur chilien, le Yelcho, prêté par le gouvernement chilien, pour aller rechercher les vingt-deux hommes d'Elephant Island. L'opération réussit le 30 août 1916. Shackleton ramène ses hommes complets. Aucune perte de vie durant l'ensemble de l'expédition, en incluant les étapes terrestres.

Fiche expédition

Expédition
Imperial Trans-Antarctic Expedition
Chef
Ernest Shackleton
Navire
Endurance, trois-mâts barque, 44 m, coque bois
Équipage
28 hommes
Dates
Départ Plymouth août 1914, retour 1917
Canot ouvert
James Caird, 6,85 m, 6 hommes
Traversée
Elephant Island → Géorgie du Sud, ~1 300 km en 16 jours
Pertes
Aucune, sur le versant maritime et la banquise

Ce que l'on retient

L'expédition est un échec par rapport à son objectif initial : aucun des hommes n'a traversé l'Antarctique, l'Endurance a été perdu au tout premier tiers. Elle est pourtant devenue une référence de l'art maritime, pour deux raisons : la décision de reconvertir l'objectif en survie dès que le contexte l'exigeait, et l'exécution de la navigation en canot ouvert dans la pire mer du monde. Les marins qui préparent aujourd'hui des expéditions en haute latitude reviennent régulièrement au livre de Worsley et aux comptes rendus de Shackleton, non pour imiter, mais parce que les contraintes de base n'ont pas changé : le froid, l'humidité permanente, la houle du Sud, la fatigue, la discipline du groupe.

Sources

  • Alfred Lansing, Endurance : Shackleton's Incredible Voyage, 1959.
  • Frank Worsley, Shackleton's Boat Journey, 1940.
  • Archives photographiques Frank Hurley, Royal Geographical Society.