Géographie · Patagonie chilienne

Les canaux patagoniens en voilier

Entre le golfe de Penas, à hauteur du 47e parallèle sud, et le canal de Beagle, à hauteur du 55e, la côte chilienne se déchire en un labyrinthe de fjords, de canaux et d'archipels qui couvrent plus de 1 500 milles nautiques de navigation intérieure. C'est l'une des zones de croisière les plus spectaculaires du globe, et l'une des moins fréquentées : moins de cinquante voiliers privés y descendent chaque année. Les raisons sont la météo, l'isolement, et la difficulté de la planification.

Géographie

La région se divise en quatre grandes zones du nord au sud :

La météo et les vents

La météo des canaux patagoniens est dominée par les vents d'ouest des Quarantièmes et Cinquantièmes qui buttent sur la cordillère des Andes. La plupart des dépressions se déchargent côté pacifique en pluie continue (jusqu'à 8 000 mm/an dans certaines zones côtières) et donnent côté abrité des vents catabatiques violents qui descendent les vallées glaciaires.

Ces williwaws sont la signature de la navigation patagonienne intérieure. On peut être au calme dans un mouillage, attendre tranquillement, et voir une rafale à 50 nœuds tomber d'une vallée glaciaire en quelques secondes, durer 5 minutes, et repartir aussi vite. Le mouillage doit être anticipé en conséquence : amarres à terre obligatoires dans les criques étroites, ancres surdimensionnées, scope long.

Le vent moyen sur la zone est plutôt de 15-25 nœuds en été austral (décembre-mars), mais avec des coups de vent à 40-50 nœuds plusieurs fois par semaine et des williwaws individuels qui peuvent dépasser 70 nœuds. Le sens du vent est presque toujours ouest dominant, avec des inversions locales liées à la topographie.

Les mouillages

La navigation patagonienne se pratique en sauts de mouillage en mouillage, rarement en haute mer plus de 24 heures consécutives. Les mouillages typiques sont des criques profondes (50 à 80 mètres d'eau au centre, remontant à 5 mètres en bord), abritées des vents dominants par la topographie. La technique standard est : ancre principale au centre de la crique, deux à quatre amarres frappées sur des arbres ou des rochers à terre pour empêcher l'évitage.

Plusieurs guides papier référencent des centaines de mouillages utilisables, dont les plus connus sont édités par le Royal Cruising Club Pilotage Foundation (RCCPF) et par Mariolina Rolfo et Giorgio Ardrizzi (« Patagonia & Tierra del Fuego Nautical Guide »). Ces guides sont indispensables : la cartographie SHOA chilienne couvre la zone mais sans le détail des mouillages utilisables, et les fichiers ENC sont fragmentaires sur certaines portions.

Les glaciers tombants

Plusieurs fjords patagoniens donnent sur des fronts de glaciers tombants, où la glace continentale se détache en bergs au moment du vêlage. Les bergs flottent ensuite dans le fjord et alimentent une mer parsemée de growlers et bergy bits qui, par mer formée, deviennent invisibles entre les vagues. La conduite dans ces fjords se fait au pas, avec un veilleur à l'avant et le sondeur en marche.

Les vêlages sont parfois spectaculaires : un pan de 20 mètres de haut qui tombe à la mer crée une vague qui peut atteindre plusieurs mètres à 200-300 mètres du front. Les guides recommandent de maintenir une distance d'au moins 500 mètres du front d'un glacier en activité, et 1 000 mètres si le glacier est connu pour de gros vêlages (Pio XI, Brüggen, San Rafael notamment).

L'isolement

Sur 1 500 milles de canaux patagoniens, les villages habités se comptent sur les doigts d'une main : Puerto Eden (220 habitants, Wellington), Puerto Natales (port principal du sud, accessible par des canaux étroits), Puerto Williams (port militaire chilien, environ 2 500 habitants). Entre ces points, le voilier est seul. Pas de couverture téléphonique mobile à l'exception de quelques zones côtières, pas de couverture VHF en dehors de la portée de l'Armada chilienne, pas de port d'attache utilisable en cas d'avarie.

Le système d'enregistrement quotidien auprès de l'Armada chilienne est obligatoire et utile : le voilier déclare chaque matin sa position et son intention de navigation pour les 24 heures suivantes, par BLU ou Iridium. En cas de silence prolongé, l'Armada lance la procédure de recherche. C'est un filet de sécurité réel, à condition de jouer le jeu.

Pour qui c'est intéressant

Les canaux patagoniens intéressent trois profils de voiliers :

Pour un voilier d'expédition comme l'Odyssey of AION, qui prévoit une transat solo Marseille-Ushuaia puis une circumnavigation antarctique à deux, les canaux patagoniens ne sont probablement pas la voie d'arrivée la plus directe (il vaut mieux arriver par l'Atlantique et le large des Malouines), mais ils peuvent constituer une zone de qualification ou de récupération entre actes.

Fiche zone

Zone
Côte chilienne du golfe de Penas (47° S) au Cap Horn (56° S)
Distance intérieure
~1 500 milles nautiques
Saison utile
Décembre à mars (été austral)
Vent dominant
Ouest, 15-25 nœuds, williwaws fréquents
Précipitations
3 000 à 8 000 mm/an selon les zones
Population locale
3 villages habités sur 1 500 milles
Autorité
Armada de Chile, enregistrement quotidien obligatoire

Sources

  • Mariolina Rolfo, Giorgio Ardrizzi, Patagonia & Tierra del Fuego Nautical Guide, Editrice Incontri Nautici.
  • Royal Cruising Club Pilotage Foundation, Chile, Arica desde Cabo de Hornos.
  • Servicio Hidrográfico y Oceanográfico de la Armada de Chile (SHOA), publications nautiques.
  • Skip Novak, Sailing in High Latitudes, retours d'expérience patagoniens.