Le Damien : tour du monde par les pôles à deux, 1969-1973
Quand Gérard Janichon et Jérôme Poncet quittent La Rochelle le 25 mai 1969 à bord du Damien, ils ont 23 et 25 ans. Ils ne sont pas marins professionnels. Ils embarquent pour quatre ans, 55 000 milles, et ils touchent la quasi-totalité des points marquants de la voile en haute latitude : Kerguelen, péninsule antarctique, Cap Horn, Patagonie, Groenland, Spitzberg. À deux, sur un cotre en bois de 10 mètres construit pour eux. C'est probablement la plus belle aventure d'expédition voile française d'après-guerre, et l'un des modèles fondateurs de la navigation hauturière à équipage minimal.
Le projet et le voilier
Gérard Janichon et Jérôme Poncet se rencontrent étudiants au début des années 1960. L'idée d'un grand tour des hautes latitudes mûrit lentement entre eux. Ils n'ont pas d'argent, pas d'expérience hauturière sérieuse au moment où ils décident de se lancer, mais ils ont quatre années devant eux et une obstination qui ne va pas faiblir.
Le voilier, le Damien, est construit en bois (chêne sur membrures, bordé en pin) au chantier Foncin à La Rochelle, sur des plans de Michel Joubert. Caractéristiques : longueur 10 mètres, largeur 2,55 mètres, déplacement 5 tonnes, dériveur lesté, cotre Marconi à grand-voile, foc et trinquette. Pas de moteur. Pas d'électricité à bord. Aucune électronique. Compas et sextant. C'est, en 1969, déjà un parti-pris radical de simplicité.
Le coût total de construction est d'environ 70 000 francs de l'époque, financés par des emprunts familiaux, des conférences anticipées, quelques sponsors modestes. Il n'y a pas d'équipe support, pas de communication régulière, pas de garantie de retour.
L'itinéraire
Le départ de La Rochelle a lieu le 25 mai 1969. L'itinéraire général combine deux orientations : descendre dans l'hémisphère sud en faisant les Kerguelen et la péninsule antarctique, puis remonter jusqu'au Groenland et au Spitzberg en passant par les deux côtes américaines. Quatre années qui se déroulent à peu près comme suit :
- 1969-1970. Descente Atlantique, escale à Cape Town, traversée vers les Kerguelen. Hivernage informel sur place avec les TAAF, premier équipage civil en visite extérieure aux missions scientifiques.
- 1970-1971. Descente vers la péninsule antarctique depuis les Kerguelen, longue saison de péninsule, retour par le Cap Horn.
- 1971-1972. Patagonie chilienne, canaux jusqu'à Puerto Montt, remontée Pacifique sud, Polynésie, retour Atlantique par Panama.
- 1972-1973. Atlantique nord, Islande, Spitzberg, Groenland, retour Europe.
Le voilier rentre à La Rochelle le 22 mai 1973, presque jour pour jour quatre ans après son départ. 55 000 milles nautiques, dont environ 12 000 en haute latitude (sud et nord cumulés).
Ce que l'expédition a inventé
Le Damien a inventé, ou plus exactement validé, plusieurs principes opérationnels qui sont depuis devenus la norme de la navigation hauturière à deux :
- Équipage de deux suffit pour quatre ans. Avant le Damien, l'orthodoxie disait qu'un voilier d'expédition de plus de six mois exigeait au minimum trois équipiers pour la rotation des quarts. Janichon et Poncet ont prouvé qu'à deux, avec une discipline correcte, c'était soutenable.
- Voilier petit, gestion fine. 10 mètres, c'est petit pour de la haute latitude. Le compromis se gagne sur la simplicité de tous les systèmes : moins de mètres carrés à entretenir, moins de surfaces à protéger, moins de stockage donc plus d'arbitrages d'avitaillement.
- Acceptation de la lenteur. Le voilier ne dépasse pas 6 nœuds en moyenne en navigation. Sur un projet de quatre ans, les jours de mer se cumulent et le rythme de l'expédition s'établit à un autre tempo que celui d'une régate.
- Refus du sponsoring lourd. Pas de pavillon publicitaire, pas de communication contractuelle, pas d'objectifs imposés par des partenaires. L'expédition se déroule au rythme de l'équipage, pas au rythme d'une stratégie marketing.
Postérité
Janichon publie en 1976 Damien autour du monde chez Arthaud, qui devient un classique immédiat de la littérature marine française. Le livre n'est pas seulement un récit, c'est aussi un manuel implicite : choix d'avitaillement, gestion des pièces de rechange, négociation des fenêtres météo, organisation du quart à deux. Plusieurs générations de voileux français se sont préparés à leurs propres expéditions en lisant Damien.
Poncet, quant à lui, est resté attaché à l'Antarctique. Il s'installe en 1978 dans les Falklands avec sa famille et continue d'organiser des expéditions polaires sur des voiliers successifs (Damien II, puis Golden Fleece). Il devient une référence opérationnelle de la voile sub-antarctique, employé occasionnellement comme guide ou consultant par d'autres expéditions.
Le Damien lui-même a été restauré et est aujourd'hui visible au musée maritime de La Rochelle, à côté du Joshua de Moitessier. Les deux voiliers, posés côte à côte, racontent à peu près la totalité de la voile française d'expédition des années 1960-1970 : Joshua en acier, lourd, conçu pour la course autour du monde en solitaire ; Damien en bois, léger, conçu pour quatre ans à deux par les pôles. Deux écoles, et finalement la même école.
Pourquoi le Damien compte encore
Pour les voiliers d'expédition contemporains à équipage minimal, le Damien reste la référence française en termes de format. Quand l'Odyssey of AION prépare en 2026 une circumnavigation antarctique à deux marins sur un Strongall 47 pieds aluminium, l'équipement et la performance sont sans rapport avec le Damien de 1969 — mais le principe d'équipage est le même : deux personnes, longue durée, autonomie maximale, refus du sur-équipement.
Sur le plan humain, l'expérience Janichon-Poncet a aussi documenté ce qui est probablement la dimension la plus difficile de l'expédition voile à deux : la cohabitation longue durée. Quatre ans à deux dans un volume restreint, dans des conditions parfois extrêmes, c'est un test relationnel auquel aucune préparation théorique ne supplée. Damien a tenu, mais le journal de Janichon ne cache pas que ça n'a pas toujours été simple.
Fiche
- Voilier
- Damien, cotre Marconi bois, 10 m, 5 t, plans Michel Joubert
- Construction
- Chantier Foncin, La Rochelle, 1968
- Équipage
- Gérard Janichon (23 ans au départ), Jérôme Poncet (25 ans)
- Départ
- La Rochelle, 25 mai 1969
- Retour
- La Rochelle, 22 mai 1973
- Distance
- ~55 000 milles nautiques
- Zones visitées
- Atlantique sud, Kerguelen, péninsule antarctique, Cap Horn, Patagonie, Pacifique sud, Atlantique nord, Spitzberg, Groenland
Sources
- Gérard Janichon, Damien autour du monde, Arthaud, 1976.
- Gérard Janichon, Damien chez les phoques d'Amsterdam, Arthaud, 1980.
- Musée maritime de La Rochelle, fiche du voilier Damien.
- Jérôme Poncet, articles publiés dans Cruising World et Yachting Monthly sur la navigation sub-antarctique.