Solitaire · 1968-1969

Bernard Moitessier au Cap Horn, février 1969

Le 5 février 1969, Bernard Moitessier passe le Cap Horn d'ouest en est sur son ketch en acier Joshua, dans le cadre du Golden Globe Race lancé l'année précédente par le Sunday Times. Il est seul à bord depuis 153 jours. Il pourrait gagner la course, et tout le monde l'attend à Plymouth. Il choisit de continuer.

Le contexte : la Longue Route et le Golden Globe

Le Golden Globe Race est la première course autour du monde en solitaire sans escale, lancée en mars 1968 par un magazine britannique. Neuf concurrents prennent le départ, échelonnés sur l'été 1968 selon leur date de mise à disposition. Aucun n'a fait ce trajet en solitaire avant. Robin Knox-Johnston (à bord du Suhaili) sera le premier et le seul à le boucler par la voie normale, en 313 jours, et gagnera la course.

Bernard Moitessier part le 22 août 1968 depuis Plymouth à bord de Joshua, un ketch en acier de 12 mètres conçu pour lui-même par Jean Knocker en 1962, déjà éprouvé sur la traversée Tahiti-Alicante par les trois caps en 1965-1966. Joshua est un voilier robuste, lourd, simple, sans électronique, avec un grand cockpit central et trois mâts. Moitessier est âgé de 43 ans, expérimenté, mais ce sera son premier passage du Cap Horn et sa première traversée intégrale de l'océan Austral.

L'approche

Moitessier descend l'Atlantique sud à un rythme régulier, double Bonne-Espérance fin octobre, puis Leeuwin fin novembre. Il traverse l'océan Indien et l'océan Pacifique sud sans incident majeur, en restant assez nord par rapport aux Quarantièmes hurlants pour éviter les dépressions les plus dures. Mi-janvier 1969, il est dans le sud du Pacifique sud, en approche des îles Diego Ramirez, archipel chilien situé à 100 kilomètres environ au sud-ouest du Cap Horn.

Sa stratégie d'approche est conservatrice. Plutôt que de couper droit sur le Horn, il maintient sa latitude au sud des Diego Ramirez et négocie sa fenêtre météo pour ne pas se retrouver coincé contre le plateau continental sud-américain en cas de dépression secondaire. La météo des derniers jours de janvier est passable mais sans coup dur. Il franchit le Cap le 5 février 1969 par 56°S environ, soit légèrement au sud de la latitude exacte du Horn (55°59' S), avec une mer croisée modérée et un vent ouest force 6.

Le passage

Le passage en lui-même n'est pas spectaculaire en termes de conditions. Moitessier décrit dans La Longue Route une houle longue, un ciel chargé mais pas menaçant, un soleil qui passe à travers les nuages au moment précis où le Cap est par le travers. Il prend des photographies, fait quelques notes au journal, et continue sa route est-nord-est dans l'Atlantique sud.

La sobriété du récit tranche avec la mythologie qui s'est ensuite construite autour du Horn. Moitessier passe presque par hasard, dans une fenêtre médiocre mais pas catastrophique, sur un voilier qui était fait pour ça. Il insiste, dans les pages qui suivent, sur le décalage entre la charge symbolique du Cap (la peur, l'attente, le record à venir) et la réalité d'une navigation tenue depuis des semaines à un rythme régulier.

La décision de continuer

Une fois le Cap doublé, la trajectoire normale de la course exige de remonter l'Atlantique sud, de franchir l'équateur, et de rentrer à Plymouth. Moitessier y est largement en tête, son temps prévisionnel sera bien meilleur que celui de Knox-Johnston, et la prime financière du Sunday Times lui est promise.

Le 18 mars 1969, par 28°S dans l'Atlantique sud, il décide de ne pas remonter. Il vire bord pour bord et reprend la route est, vers le cap de Bonne-Espérance, qu'il franchira pour la deuxième fois deux mois plus tard. Il poursuivra ainsi un deuxième tour partiel, par les trois caps, avant de mouiller à Tahiti le 21 juin 1969 après dix mois de mer et une circumnavigation et demie.

Le télégramme qu'il fait parvenir au Sunday Times via un cargo croisé à hauteur de Sainte-Hélène est resté célèbre : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour sauver mon âme. » Il sortira de la course par cette décision, et entrera dans la mémoire collective de la voile française par la même décision.

Que reste-t-il du passage

Pour la voile française, le Cap Horn de Moitessier de février 1969 reste la référence symbolique du passage en solitaire. Pas parce qu'il a été particulièrement difficile (il ne l'a pas été), pas parce qu'il a été particulièrement rapide (il ne l'a pas été non plus), mais parce qu'il a été passé par un homme qui en avait la mesure exacte et qui a su l'écrire avec sobriété ensuite. La Longue Route, publiée chez Arthaud en 1971, reste l'un des trois ou quatre livres de référence en français sur la navigation hauturière en solitaire.

Pour la pratique marine contemporaine, l'enseignement principal est dans la stratégie d'approche : Moitessier ne s'est pas présenté dans une fenêtre exceptionnelle, il s'est présenté dans une fenêtre suffisante, après avoir négocié son arrivée pendant des semaines. C'est exactement ce que font aujourd'hui les voiliers d'expédition qui descendent vers la passe du Drake depuis Ushuaia, ou qui se préparent à un long contact avec l'océan Austral comme l'Odyssey of AION en 2026 : ce n'est pas la fenêtre parfaite qu'on cherche, c'est la fenêtre exploitable.

Quant à Joshua, le voilier est toujours là. Il est aujourd'hui exposé au musée maritime de La Rochelle, après une restauration menée dans les années 1990. La carène acier, les mâts, le gréement d'origine sont visibles. Il reste utilisable en mer, et l'a été ponctuellement.

Fiche passage

Date
5 février 1969
Voilier
Joshua, ketch acier 12 m, Jean Knocker architecte, 1962
Skipper
Bernard Moitessier (France)
Format
Solitaire, sans escale, sans assistance
Course
Golden Globe Race 1968-1969
Latitude de passage
~56° S, légèrement au sud du Cap
Fait notable
Quitte la course après le Cap pour faire une circumnavigation et demie. Mouille à Tahiti le 21 juin 1969.

Sources

  • Bernard Moitessier, La Longue Route, Arthaud, 1971.
  • Peter Nichols, A Voyage for Madmen, Profile Books, 2001.
  • Musée maritime de La Rochelle, fiche du voilier Joshua.