Le passage du Drake en voilier
Le passage du Drake, Drake Passage en anglais, désigne l'étendue d'eau qui sépare l'extrémité sud du continent sud-américain (l'archipel d'Hermite, dont fait partie le Cap Horn) de l'extrémité nord de la péninsule antarctique (les South Shetland, en particulier les îles King George et Livingston). Pour un voilier qui descend depuis Ushuaia ou Puerto Williams vers les bases scientifiques antarctiques ou pour s'engager dans la boucle sub-60°S, c'est la porte d'entrée maritime obligée. Ce n'est pas le passage le plus dur de l'océan Austral, mais c'est probablement le plus chargé symboliquement.
Géographie
La largeur du passage est d'environ 800 kilomètres entre Cap Horn (55°59' S, 67°16' O) et l'île King George (62°02' S, 58°23' O). C'est, pour un voilier moyen à 7-8 nœuds de moyenne, une traversée de 4 à 5 jours dans des conditions standard. Les yachts de course modernes le franchissent en moins de 48 heures. Les voiliers d'expédition lourds (50-60 tonnes) en mettent plutôt 5 à 7, parce qu'ils ne forcent pas l'allure.
La route directe nord-sud n'est pratiquement jamais celle qu'on emprunte. La zone de convergence antarctique, qui est aussi la zone de transition thermique entre eaux subantarctiques et eaux antarctiques, oblige le voilier à composer avec des changements de courant et de température. L'angle d'attaque est généralement biaisé pour optimiser un cap par rapport à la dépression du moment.
Pourquoi c'est exposé
Trois éléments combinés font du Drake une zone exposée :
- Le rétrécissement. Le courant circumpolaire antarctique, qui fait normalement 2 000 à 3 000 kilomètres de large, est forcé de passer dans un goulet de 800 kilomètres. Les vitesses de surface y montent à 1 à 3 nœuds, parfois plus. C'est l'unique passage où ce courant connaît un tel resserrement, ce qui fait du Drake la zone océanique au plus fort débit volumétrique du globe (environ 130 sverdrup).
- Les dépressions. Les dépressions des hautes latitudes sud passent ici toutes les 3-5 jours en moyenne. Elles arrivent par l'ouest, accélèrent dans le rétrécissement, et créent des coups de vent force 8 à 10 fréquents en demi-saison.
- L'absence de relief. Pas d'île intermédiaire entre Cap Horn et les South Shetland. Aucun abri en cas de gros temps. Le voilier doit gérer la dépression en pleine mer.
Les fenêtres météo
Pour un passage à voile, on ne cherche pas la fenêtre parfaite, qui n'existe pas. On cherche la fenêtre exploitable : 36 à 72 heures sans dépression majeure annoncée, vent ouest à sud-ouest force 5 à 7, mer croisée acceptable. La saison utile va de fin novembre à fin mars, avec une zone optimale en janvier-février où la banquise est au plus loin et le jour au plus long.
Le routage moderne (GFS, ECMWF, services privés type Predictwind ou Squid) permet de calibrer la sortie à 24-48 heures. Pour un voilier d'expédition, le délai utile entre la décision et le départ est plutôt de 12 à 24 heures, le temps de finir l'avitaillement et l'embarquement.
Les communications restent un facteur. Iridium, BLU et désormais Starlink dans certaines zones côtières patagoniennes permettent de recevoir les fichiers GRIB régulièrement pendant la traversée. La couverture Starlink est en pleine évolution dans cette latitude, à vérifier au moment du départ.
Le passage côté histoire
Le passage doit son nom au navigateur anglais Sir Francis Drake, qui en 1578 fut emporté par une tempête vers le sud après avoir franchi le détroit de Magellan, et qui en déduisit (sans nécessairement y être allé) qu'il existait une mer libre au sud de la Tierra del Fuego. Il fallut attendre janvier 1616 et le navire hollandais Hoorn de Willem Schouten et Jacob Le Maire pour que le passage du Cap Horn et du Drake soient effectivement franchis et documentés.
Au XXe siècle, le Drake est franchi par les expéditions polaires comme étape vers l'Antarctique : de Gerlache et la Belgica en 1898, Charcot et le Pourquoi-Pas? en 1908, Shackleton et l'Endurance en 1914 (qui passent par les Sandwich du Sud, plus à l'est, mais traversent le même type de mer). Aujourd'hui, c'est aussi la voie classique des voiliers de croisière polaire, des expéditions scientifiques privées (Antarctica/Tara, Pangaea) et bien sûr des navires de tourisme qui débarquent leurs passagers dans la péninsule.
Pour un voilier d'expédition contemporain
Pour un voilier en route vers une circumnavigation antarctique sub-60°S, le Drake est l'étape qui marque l'entrée formelle dans l'océan Austral et le début du compteur de la boucle. Une expédition comme l'Odyssey of AION, qui prévoit son départ depuis Marseille en août 2026 et un passage du Drake fin 2026 ou début 2027 après préparation à Ushuaia, traitera cette traversée comme une étape technique parmi d'autres : pas le point culminant du projet, mais la qualification pratique du voilier et de l'équipage avant la longue boucle.
La tentative de Katharsis II en 2017-2018, qui avait pris son départ à Cape Town, n'a pas eu à composer avec le Drake : la boucle sub-60°S peut s'amorcer indifféremment depuis l'Afrique du Sud, l'Australie ou l'Amérique du Sud. Le Drake reste cependant la voie la plus exigeante et la plus chargée historiquement, ce qui en fait un choix éditorialement intéressant pour les équipes qui s'élancent depuis Europe ou Atlantique.
Fiche passage
- Largeur
- ~800 km entre Cap Horn et îles South Shetland
- Latitude
- 56° S à 62° S
- Durée à voile
- 2 à 7 jours selon le voilier et la météo
- Saison utile
- Fin novembre à fin mars
- Courant principal
- Courant circumpolaire antarctique, 130 Sv, 1-3 nœuds en surface
- Vents dominants
- Ouest à sud-ouest, force 5-9, dépressions tous les 3-5 jours
- Eau
- 2-7 °C selon la latitude et la saison
Sources
- British Admiralty, Antarctic Pilot, dernière édition.
- Service Hidrográfico y Oceanográfico de la Armada de Chile (SHOA), publications du Drake Passage.
- NOAA, données du courant circumpolaire antarctique.
- Royal Cruising Club Pilotage Foundation, Antarctica: A Cruising Guide, 4e éd.