Exploration polaire · 1897-1899

Adrien de Gerlache et la Belgica, premier hivernage antarctique

Avant Shackleton, avant Amundsen au pôle Sud, avant Charcot et son Pourquoi-Pas?, il y a eu la Belgica. Un trois-mâts barque norvégien transformé pour la mission, un équipage international mené par un officier de marine belge méconnu, et treize mois bloqués dans la banquise du sud de la mer de Bellingshausen entre 1898 et 1899. C'est le premier hivernage humain au sud du cercle polaire antarctique. Il a failli tourner très mal.

Le projet d'Adrien de Gerlache

Adrien de Gerlache de Gomery est un lieutenant de la marine belge de 31 ans quand il commence à monter, à partir de 1894, l'idée d'une expédition scientifique antarctique sous pavillon belge. La Belgique de l'époque n'a pas de tradition d'exploration polaire, et les fonds publics sont rares. De Gerlache cherche le financement à coup de souscriptions privées, conférences, démarches institutionnelles. Il finit par rassembler un budget suffisant et achète en 1896 un baleinier norvégien construit en 1884, le Patria, qu'il rebaptise Belgica.

Le voilier est un trois-mâts barque à coque bois et machine vapeur d'appoint. 35 mètres de longueur, environ 250 tonnes de déplacement. Renforcement structurel pour résister à la pression de la glace, capacité de stockage augmentée, machine reconditionnée. L'équipage est volontairement international : commandant et plusieurs officiers belges, équipage de pont norvégien recruté pour son expérience des glaces, scientifiques d'origines diverses. Parmi eux, deux noms qui resteront : un médecin américain, Frederick Cook, et un second norvégien de 25 ans qui en est à sa première expédition polaire, Roald Amundsen.

Le départ et la descente

La Belgica quitte Anvers le 16 août 1897. Escales à Madère, Rio de Janeiro, Montevideo, Punta Arenas, où l'équipage est complété et l'avitaillement bouclé. Le voilier descend le canal de Beagle, passe le cap Horn et fait route vers la péninsule antarctique en janvier 1898.

De Gerlache mène alors un travail cartographique précis le long de la côte ouest de la péninsule, dans une zone à peu près vierge de relevés. Il identifie et nomme un détroit qui portera son nom, le détroit de Gerlache, ainsi que plusieurs îles : Brabant, Anvers, Liège, Wiencke. Une grande partie de la toponymie actuelle de cette portion de la péninsule remonte à cette saison de travail. Le voilier embarque des relevés magnétiques, océanographiques et biologiques.

La banquise et l'hivernage involontaire

Vers la mi-février 1898, de Gerlache pousse plus au sud, dans la mer de Bellingshausen. La saison antarctique avance et la banquise commence à se reformer. Le voilier s'engage trop loin et se retrouve pris par les glaces le 28 février 1898 par 70°20' sud. Aucune marche arrière possible : la banquise se referme derrière la Belgica.

L'équipage se résigne à hiverner. Personne, jusqu'alors, n'a passé un hiver complet au sud du cercle polaire antarctique. Aucun protocole n'existe. La nuit polaire dure trois mois, de fin mai à fin juillet. Les vivres sont calibrés pour une saison d'été, pas pour une année supplémentaire dans les glaces. L'isolement complet pèse lourdement sur le moral de l'équipage : un marin meurt d'une maladie cardiaque, plusieurs sombrent dans des états dépressifs sévères, certains présentent des symptômes que Cook qualifiera d'aliénation polaire.

Le scorbut s'installe à mesure que les vivres frais s'épuisent. Cook, qui a une expérience polaire précédente avec Peary au Groenland, impose alors une mesure controversée à l'époque : il fait abattre des phoques et des manchots, et exige que la viande soit consommée saignante, presque crue. La consommation de viande fraîche enraye le scorbut. C'est l'une des premières démonstrations cliniques in situ de l'effet de la viande crue contre la maladie. Cook prescrit également une exposition quotidienne au feu et à la lumière artificielle pour les marins les plus atteints. Amundsen, qui observe et apprend, retiendra ces principes pour ses propres expéditions.

La libération

Le printemps austral revient en septembre, mais la Belgica reste prisonnière de la banquise. L'équipage, sous l'impulsion de Cook et Amundsen, entreprend en janvier 1899 de creuser à la scie et à la dynamite un chenal vers une zone d'eau libre repérée à environ un kilomètre. Le travail prend plusieurs semaines. Le 14 mars 1899, après treize mois de captivité, le voilier sort enfin de la banquise. Il rentre à Anvers le 5 novembre 1899 par les côtes sud-américaines, sans autre perte humaine que le marin emporté plus tôt par sa maladie cardiaque.

Ce que la Belgica a établi

L'expédition a documenté pour la première fois le comportement humain et physiologique en hivernage antarctique : effets de la nuit polaire sur le sommeil et l'humeur, progression du scorbut, efficacité d'une diète à base de viande fraîche. Elle a livré une cartographie utilisable de la côte ouest de la péninsule, des relevés océanographiques jusque-là inexistants, et des collections zoologiques substantielles ramenées en Europe.

Sur le plan humain, elle a formé toute une génération d'explorateurs : Amundsen y a appris la méthode polaire qui le mènera dix ans plus tard au pôle Sud. Cook fonde sur cette expérience la réputation médicale qui le servira (et lui jouera quelques tours par la suite). De Gerlache, lui, retournera plusieurs fois dans les glaces, et continuera à équiper et à conseiller des expéditions polaires jusqu'à sa mort en 1934.

Quelques années plus tard, Charcot reprendra le travail cartographique sur la même côte avec le Français puis le Pourquoi-Pas?, et Shackleton tentera, plus à l'est, la traversée du continent sur l'Endurance. La Belgica est l'amorce de ce qu'on appellera plus tard l'âge héroïque de l'exploration antarctique.

Fiche expédition

Voilier
Belgica, trois-mâts barque bois, machine vapeur d'appoint, 35 m, 250 tonnes
Commandant
Adrien de Gerlache de Gomery (Belgique)
Officiers notables
Frederick Cook (médecin, USA), Roald Amundsen (second, Norvège)
Départ
Anvers, 16 août 1897
Pris dans les glaces
28 février 1898, mer de Bellingshausen, 70°20' S
Libération
14 mars 1899
Retour
Anvers, 5 novembre 1899
Pertes
1 marin (cause cardiaque)

Pourquoi cette expédition compte encore

Sur le plan strictement marin, la Belgica n'a pas accompli un exploit de navigation. Le voilier a été piégé par la glace plus que choisi par lui. Mais l'expédition a démontré qu'un équipage humain pouvait survivre à un hiver complet au sud du cercle polaire, à condition d'adapter son alimentation, son rythme de sommeil et son organisation sociale. Cette démonstration vaut encore aujourd'hui : toutes les bases scientifiques antarctiques modernes héritent de protocoles qui ont été élaborés sur la base de l'expérience de la Belgica et de ses immédiates suivantes.

Pour les voiliers d'expédition contemporains qui descendent en haute latitude sud, comme l'Odyssey of AION en préparation pour 2026, la leçon principale n'est pas dans la performance, c'est dans la préparation. La marge utile d'un équipage isolé tient à la rigueur de l'avitaillement, à la qualité des protocoles médicaux et à la capacité à gérer le moral collectif sur la durée. La Belgica a payé en treize mois de captivité ce que les expéditions suivantes ont pu acheter en planification.

Sources

  • Adrien de Gerlache, Quinze mois dans l'Antarctique, Hachette, 1902.
  • Frederick A. Cook, Through the First Antarctic Night, Doubleday, 1900.
  • Roland Huntford, The Last Place on Earth, Modern Library, 1999, chapitres consacrés à l'apprentissage polaire d'Amundsen.
  • Royal Belgian Institute of Natural Sciences, archives de l'expédition Belgica 1897-1899.