Douglas Mawson et l'Aurora, l'expédition antarctique australienne 1911-1914
Pendant que Amundsen file vers le pôle Sud et que Scott prépare sa course vers le même point, un géologue australien de 29 ans monte une expédition d'un autre genre, plus à l'est, dans une portion du continent antarctique encore vierge de cartographie : la Terre Adélie élargie et la côte du roi George V. L'expédition s'appelle Australasian Antarctic Expedition, le voilier s'appelle Aurora, et le scientifique en chef s'appelle Douglas Mawson. Trois années sur place, deux compagnons morts, et un récit de retour à pied qui reste l'un des plus extrêmes de l'histoire polaire.
Le projet de Mawson
Douglas Mawson n'est pas un débutant en 1911. Il a déjà fait partie de l'expédition de Shackleton à bord du Nimrod en 1907-1909, où il a participé au premier accès au pôle Sud magnétique. Sa décision est nette : refuser l'invitation de Scott pour la course au pôle Sud géographique, et monter sa propre expédition, scientifique plutôt que sportive, sur une portion du continent qui n'avait alors quasiment jamais été touchée. Le périmètre couvre 3 200 kilomètres de côte, avec trois bases d'hivernage prévues : la base principale à Cape Denison (côte de la Terre Adélie), une base ouest sur la barrière de Shackleton, et une base sur l'île Macquarie pour les communications radio.
Le financement vient majoritairement d'Australie et du Royaume-Uni : gouvernements, sociétés savantes, donateurs privés. L'équipement scientifique embarqué est exceptionnel pour l'époque : météorologie, magnétisme, biologie marine et terrestre, géologie, glaciologie, océanographie. Mawson recrute essentiellement de jeunes diplômés des universités australiennes, qu'il forme lui-même aux protocoles polaires.
L'Aurora
L'Aurora est un trois-mâts barque en bois, construit en 1876 au chantier Stephen de Dundee pour la chasse au phoque dans l'Arctique canadien. Coque renforcée pour les glaces, machine vapeur d'appoint, 50 mètres de longueur, environ 600 tonnes. Le voilier est acheté par Mawson en 1910, reconverti pour la mission, sous le commandement du capitaine John King Davis, marin expérimenté qui avait déjà participé à l'expédition Shackleton sur le Nimrod.
L'Aurora quitte Hobart le 2 décembre 1911, pose la base de Cape Denison en janvier 1912, redescend à Hobart pour l'hiver austral, revient en 1913 pour récupérer une partie des hommes, puis encore en 1914 pour ramener Mawson lui-même. Le voilier connaîtra ensuite plusieurs aventures supplémentaires, notamment dans l'expédition Trans-Antarctique de Shackleton (côté mer de Ross), avant d'être perdu corps et biens en mer de Tasmanie en 1917.
Cape Denison et les vents catabatiques
La base principale est posée à Cape Denison, sur la côte de la Terre Adélie. Mawson et son équipe ne le savent pas encore, mais ils viennent de choisir l'endroit le plus venteux du globe à pression atmosphérique normale. Les vents moyens annuels y dépassent 80 km/h, avec des rafales qui montent au-dessus de 300 km/h en hiver. Le mécanisme est connu aujourd'hui sous le nom de vent catabatique : l'air froid et dense de l'inlandsis dévale les pentes vers la mer, accéléré par la gravité et concentré par la topographie en entonnoir naturel à Cape Denison.
Pour l'équipage, la vie quotidienne devient extraordinairement éprouvante. Sortir du baraquement demande de ramper. Les déplacements à plus de 100 mètres deviennent dangereux. Le bruit du vent rend la communication impossible à plus de quelques mètres. Et pourtant, Mawson maintient un programme scientifique régulier : relevés météorologiques quotidiens, mesures magnétiques, collectes biologiques entre deux fenêtres. La base de Cape Denison fournit les premiers chiffres exploitables sur les vents catabatiques antarctiques, qui resteront la référence pendant cinquante ans.
Le raid de l'Est, 1912-1913
Au cours de l'été austral 1912-1913, Mawson conduit un raid à trois en chiens de traîneau vers l'est, pour cartographier le glacier Mertz et au-delà. L'équipe est composée de Mawson, du lieutenant suisse Xavier Mertz et du lieutenant britannique Belgrave Ninnis. Le 14 décembre 1912, à environ 500 kilomètres de Cape Denison, Ninnis disparaît avec son traîneau, ses chiens et la quasi-totalité des vivres dans une crevasse qui s'ouvre sous lui. Mawson et Mertz sont seuls, à cinq semaines de marche du retour, avec des rations très inférieures à ce qui est nécessaire.
Ils décident de rebrousser chemin en mangeant les chiens survivants. La consommation excessive de foie de chien polaire (très riche en vitamine A) provoque chez les deux hommes une intoxication sévère. Mertz meurt le 8 janvier 1913, à environ 160 kilomètres de la base. Mawson continue seul, en traînant un demi-traîneau, dans un état physique extrême : peau qui se détache, cheveux qui tombent, semelles cousues à ses pieds. Il met près d'un mois à parcourir la distance restante, tombe une fois dans une crevasse et y reste suspendu plusieurs heures avant de remonter. Il atteint Cape Denison le 8 février 1913, quelques heures après le départ de l'Aurora qui était venue le chercher.
Mawson hivernera donc une seconde fois à Cape Denison, jusqu'au retour de l'Aurora en décembre 1913.
Ce que l'expédition a livré
Sur le plan scientifique, le bilan est massif. La cartographie de plus de 3 000 kilomètres de côte antarctique inconnue, la première caractérisation systématique des vents catabatiques, des collections géologiques et biologiques majeures, des relevés magnétiques précis sur la zone du pôle Sud magnétique. L'expédition donne lieu à 22 volumes de rapports scientifiques publiés entre 1916 et 1947. C'est probablement, sur le plan strictement scientifique, l'expédition antarctique la plus productive de l'âge héroïque, devant celles de Scott, Shackleton et même Charcot.
Sur le plan humain, l'image qui reste est celle de Mawson seul rentrant sur les derniers kilomètres, en partie par discipline mentale, en partie par l'apprentissage polaire qu'il avait accumulé depuis 1907. Il sera anobli en 1914, professeur de géologie à Adélaïde, et continuera de mener jusqu'en 1931 d'autres campagnes antarctiques (BANZARE) qui poseront les bases du Territoire antarctique australien.
Fiche expédition
- Voilier
- Aurora, trois-mâts barque bois, machine vapeur, 50 m, 600 tonnes
- Capitaine
- John King Davis
- Chef d'expédition
- Douglas Mawson (Australie)
- Bases
- Cape Denison (Terre Adélie), barrière de Shackleton (Ouest), île Macquarie (radio)
- Période
- Décembre 1911 – février 1914
- Pertes
- 2 morts pendant le raid de l'Est : Belgrave Ninnis (crevasse), Xavier Mertz (intoxication vitamine A)
- Publications
- 22 volumes de rapports scientifiques, 1916-1947
Pourquoi l'Aurora reste un cas marquant
L'expédition Mawson 1911-1914 est probablement la première expédition antarctique conduite avec une priorité scientifique stricte plutôt qu'une priorité de course ou de conquête. Cette posture la rapproche, dans l'esprit, des expéditions modernes à voilier privé qui descendent en haute latitude pour produire de la donnée plutôt que pour battre des records. La filiation est nette avec ce qu'a fait Jean-Louis Étienne à partir des années 1980 et avec ce que prépare l'Odyssey of AION pour la saison 2026-2027 : un voilier, un équipage compact, un programme scientifique embarqué, et le pari que l'apport principal sera dans la donnée plus que dans la performance.
Le contexte australien de l'expédition Mawson, à cet égard, mérite d'être noté : c'est probablement de cette histoire, et de la mémoire qu'en gardent les voiliers d'expédition australiens contemporains comme celui de Lisa Blair, que vient l'attachement particulier de la communauté hauturière australienne aux navigations antarctiques.
Sources
- Douglas Mawson, The Home of the Blizzard, William Heinemann, 1915.
- Riffenburgh, Beau, Aurora: Douglas Mawson and the Australasian Antarctic Expedition 1911-14, Erskine Press, 2011.
- South Australian Museum, archives de l'Australasian Antarctic Expedition.
- Australian Antarctic Division, dossier scientifique sur les vents catabatiques de Cape Denison.